21. La Turquie en Solo

 


1. Rouler de nuit à Istanbul
2. Un orage mémorable
3. Edirne

1. Rouler de nuit à Istanbul


Il est 19 heures lorsque je quitte l’appartement d’Ozlem à Kadıköy pour me rendre chez Nazim, un couchsurfer qui vit de l’autre coté d’Istanbul. Ce matin Tina était à mes cotés, et là je regarde le coucher de soleil sur le Bosphore, seul…
Je profite une dernière fois du centre d’Istanbul, un dernier épi de maïs grillé, une petite discussion avec des cyclistes turques, puis avec une Australienne en voyage et je reprends la route vers l’ouest.

Un dernier au passage devant Hagia Sophia avant de prendre la route vers la Bulgarie

J’essaie de suivre le même itinéraire que celui que nous avions suivis avec Tina il y a une semaine lors de notre arrivée à Istanbul. Quel vide… Je n’ai plus l’habitude de rouler seul… ce silence… chaque détail sur la route me rappelle notre arrivée à Istanbul, son sourire… J’essaie de faire taire mon cœur, le moment n’est pas à la nostalgie, j’ouvre l’œil car la circulation est parfois dense et quelques passages sont difficiles. Perché avec mon vélo sur le terreplein qui sépare l’avenue en deux, j’attends désespérément le moment opportun pour m’insérer dans le flot de voiture et traverser 3 voies d’un coup !

Je pensais que 3 heures me suffiraient pour rendre chez Nazim mais à 22 heures j’ai parcouru à peine la moitié du chemin et mon GPS où j’avais enregistré les coordonnées de Nazim n’a plus de piles. Je me dirige plus ou moins à l’intuition dans cette banlieue de 30 millions d’habitants… D’habitude je ne suis pas tellement fier de ce que je fais mais là, je commence à trouver mon entreprise un peu folle. Je roule sur les boulevards et certains camions m’explosent les tympans avant de me frôler à une allure folle. Coup de flip quand j’entends un grand fracas, sur la voie d’en face une voiture vient d’en emboutir une autre juste à ma hauteur. Plus de peur que de mal. Mais qu’est ce que je fous ici en vélo au milieu de la nuit ?

Une nouvelle fois à Kücükçekmece, fatigué, et je ne sais pas où je vais…

Je me dis qu’il serait peut-être de circonstance de ne pas arriver les mains vides chez mon hôte à point d’heure alors je m’arrête chez un vendeur de baklavas encore ouvert. Je lui demande à tout hasard si je suis la bonne direction et il m’explique en turc que je dois faire demi-tour et prendre à droite, puis à gauche, puis rejoindre l’autoroute, enfin bref, je ne comprends rien mais une chose est sûre, je suis dans la mauvaise direction et je n’ai pas trop envie de prendre l’autoroute, j’ai envie de dormir… Bref, me voilà sur l’autoroute, avec une nouvelle fois un mauvais pressentiment, à la première occasion je sors et navigue entre de vieux bâtiments. J’aperçois un mec, il m’explique en turc que je dois faire à nouveau demi-tour et reprendre l’autoroute dans l’autre sens ! De retour sur l’autoroute, je me rassure en me disant que j’aurai des aventures palpitantes à raconter à mes petits enfants, héhé 🙂

1h15 du matin : j’arrive en face de l’immeuble de Nazim ! Les agents de sécurité à l’entrée me refoulent et Nazim ne répond pas au téléphone. J’insiste et un des agents à l’entrée se décide à m’accompagner jusqu’à la porte de l’appartement de Nazim qui ouvre en pyjama… j’ai seulement 3h15 de retard !

Je reste 4 jours chez Nazim car j’attends désespérément un colis de France qui contient de l’huile de vidange pour mon moyeu Rohloff. Le colis n’arrivant pas, je partirai sans…

2. Un orage mémorable


Après avoir laissé un petit mot sur le frigo de Nazim, je récupère mon passeport en détention chez les pitbulls qui gardent l’entrée de l’immeuble puis je quitte définitivement la banlieue d’Istanbul en direction d’Edirne, à la frontière Bulgare. La route de Büyükçekmece est en travaux, c’est assez mariole, enfin, les images parlent d’elles-mêmes…

Pas de règle, je roule là où je peux…

Alors que je suis arrêté sous un pont, un Turc d’une cinquantaine d’année vient me poser quelques questions en anglais. Il a vécu au Canada et il semble très intéressé par mon voyage. Encore une petite rencontre qui fait plaisir.

Pollution, poussière et circulation

A la tombée de la nuit je quitte la côte et la route que nous suivions à l’aller et prends la direction de Çorlu au nord. Je continue à rouler tout en prospectant pour un coin où passer la nuit. Chaque fois que je bifurque sur un chemin, je rencontre des chiens et fais demi-tour. Je trouve finalement un petit chemin qui longe la route et m’endors à la belle étoile sous un panneau Darty.

Je ne dors que d’un œil pour surveiller le vélo. À maintes reprises je suis réveillé lorsque des camions passent sur le chemin de terre à quelques mètres de moi et m’éclairent de leurs phares. Vers 3 heures du matin, j’entends le crépitement de la pluie sur ma bâche. Je la replie plus ou moins sur mon sac en espérant qu’il ne pleuve pas trop.

Réveil humide le lendemain. Arrêté à une boulangerie, le vendeur m’annonce fièrement le prix du pain en anglais : « eight hundred fifty thousand ! »
850 000 ?!
Je lui donne ses 85 centimes de lires turques avec le sourire 🙂
Un peu plus tard un homme m’offre un second gilet de sécurité. Je lui montre que j’en ai déjà un mais il insiste que deux gilets ne seront pas de trop. Puis c’est l’aventure à la poste, je veux envoyer une centaine de cartes postales à nos anciens couchsurfers. Le bureau de poste est bondé de monde, durée d’attente estimée : 2 heures ! On m’explique que c’est normal en Turquie mais je veux seulement des timbres !

A mesure que je m’éloigne d’Istanbul, la circulation diminue peu à peu mais cette fois des trombes d’eau s’abattent sur la route et pour la première fois depuis des semaines j’ai froid ! Je m’arrête à une station service. Les vendeurs assis à une table devant la station hallucinent de me voir faire du vélo par un temps pareil. Ils m’offrent un café, puis un autre, avant que je ne reprenne la route sous leurs yeux ébahis. La nuit tombe et la pluie ne cesse de tomber. Trempé pour trempé, je continue. Je n’ai nulle part où aller.
Lorsque j’arrive à une section en travaux, je commence à rouler sur la route nouvellement goudronnée où les voitures ne peuvent aller, je roule ainsi sous la pluie sans remarquer que la route que je suis s’éloigne petit à petit de la route principale. L’orage gronde et la foudre tombe tout autour de moi. Je me demande bien ce qu’il adviendra de moi si je me prends la foudre en vélo, est ce que les pneus m’isoleront du sol ou est ce que je me ferai griller comme un shashlik ?
Je n’ai pas envie de retourner pour remonter à un point plus en hauteur et devenir une cible parfaite pour la foudre alors je croise les doigts pour que la section en construction sur laquelle je roule rejoigne finalement la route principale. Alors que je passe à coté de quelques engins en stationnement, un homme me crie quelque chose, je fais mine de ne pas entendre et continue mon chemin jusqu’au moment où la route n’est plus goudronnée, la caillasse, puis rien, un grand trou… A ce moment là j’aperçois deux phares derrières moi, seules lumières dans l’obscurité. Debout sous la pluie je regarde la camionnette qui s’approche. A quelques mètres de moi, la porte s’ouvre et j’aperçois la silhouette d’un homme qui clignote éclairée par la foudre telle une mise en scène de film d’horreur. L’homme m’explique que je ne peux pas continuer mais je m’en étais déjà rendu compte. Demi-tour pénible, j’ai perdu une heure mais je suis vivant, on se console comme on peut…

Je n’ai aucune idée d’où je vais dormir ce soir. Vais-je monter la tente sous la pluie ? Vais-je rouler toute la nuit ? Les mecs de la station service m’ont dit qu’il allait pleuvoir sur Edirne demain aussi. Fatigué, je décide de poser ma tente dans un champ mais la nuit noire m’empêche de voir toute la boue qui m’entoure. Au milieu du champ, mon vélo s’embourbe, la boue s’agglutine entre mes roues et mes gardes boues à tel point que je ne peux plus tourner les roues. Je suis là comme un con, dans la gadoue, sous la pluie, en pleine nuit en Turquie avec un vélo chargé qui ne roule plus… Avec acharnement je soulève, je tire, je traine le vélo jusque sur la route, j’enlève le plus gros de la boue avec mes doigts et je remonte en selle. La terre gicle tout autour de moi. A la prochaine station service, je demande au vendeur si je peux utiliser le Kärcher pour nettoyer mon vélo. Un peu plus tard son acolyte me propose de dormir sur son lit dans la station et me fait signe qu’il dormira dans une voiture cette nuit. Je suis toujours aussi touché par la générosité des turcs…

Passer la nuit dans une station service : assez rudimentaire mais toujours mieux que sous la pluie…


3. Edirne


De bon matin je reprends la route vers la Bulgarie puis visite Edirne. Je m’assois dans le parc en face de la mosquée de Selimiye. Les touristes fixent mon vélo, je les ignore. Je pense aux empires, aux armées, aux cultures, tant de changements, les nationalistes d’aujourd’hui sont comme la rouille dans les engrenages de l’histoire, les changements sont inévitables…

Mosquée de Selimiye à Edirne

Je prends un dernier kebab Edirne puis je roule vers la frontière bulgare. Le soleil se couche, la fraicheur s’installe et je vais entamer mon 18ème pays 🙂

Coucher de soleil après Edirne

Je crève juste en face du poste de frontière, je ne sais pas si je suis sensé m’arrêter là mais je n’ai pas le choix et personne ne me dit rien. Je traverse le poste de frontière, le douanier me demande : « Vous allez où ? », « En Bulgarie » (quelle question !)

Une dernière crevaison juste avant la frontière bulgare !


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 Posted by at 11:38 am

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