23. Roumanie

 


1. Retrouvailles et séparation
2. Dans villages du Sud
3. Un Brésilien en route pour l’Iran
4. De rencontre en rencontre
5. A travers les Carpates
6. Sibiu
7. Route de nuit pour Alba Julia
8. A l’ouest de la Transylvanie
9. Oradea, un brin hongroise

1. Retrouvailles et séparation


Dans les rues de Giurgiu, les meutes de chiens abondent. Ils aboient et montrent les crocs à mon passage mais depuis quelques temps je ne suis plus d’humeur à me laisser pourrir la vie par des clébards. C’est très exactement à Veliko Ternovo en Bulgarie que les choses ont changées. Armé de ma scie de couteau j’ai découpé en forêt un bout de branche massif qui me sert de béquille et qui m’est également bien utile pour faire fuir ces cerbères baveux. Lorsqu’un chien approche, je dérape, saute du vélo et derrière ma monture, bâton brandi et torse bombé, je grogne et somme le chien de rentrer à la niche sinon il va finir en ratatouille ! Généralement, le chien rebrousse chemin la queue entre les pattes. Cette petite pièce de théâtre fait d’ailleurs pouffer de rire les gamins dans les villages pour mon plus grand plaisir ! Bon, je fais bien le malin mais je croise les doigts pour ne rencontrer que des chiens de nature timide…

Assis à une terrasse au centre de Giurgiu, je sirote quelques cafés en attendant Pierrick qui a décidé de prendre le train jusqu’à Ruse (en Bulgarie) et traverser le Danube pour me rejoindre. Pierrick est en retard car des flics lui demandent de faire une démonstration de monocycle, alors pendant ce temps je discute avec le patron du café. Nous parlons de la France et de la Roumanie, de Sarko, des gitans…
« We use to be brothers, but Sarko think we are gypsies » Je ne sais que répondre. Peu importe mes convictions politiques, dans les yeux des gens je reste un potentiel électeur de Sarkozy.

Pierrick me rejoint et après une petite pizza en terrasse, nous reprenons la route. Ensemble, nous partons à la recherche d’un endroit où dormir mais il n’y a rien que des champs privés aux alentours alors nous installons nos sacs dans l’herbe derrière des arbres pour une courte nuit … et fraiche ! Au matin mon thermomètre affiche 5 degrés ! Je repousse les limites de mon sac de couchage d’été.

Premier réveil en Roumanie

Après un reste de Nutella accompagné de thé japonais nous nous mettons à nouveau en route à la découverte d’un pays que je ne connais pas. La Roumanie : 19ème pays de mon voyage ! Après quelques kilomètres et une toilette éclair dans la salle de bain d’une station service, je me sépare une nouvelle fois de Pierrick qui continue sa route en direction de Bucarest.

Poésie végétale

Lorsque j’ai expliqué l’itinéraire que je pensais suivre à un motard roumain, il m’a déconseillé cette région prétextant qu’il n’y a rien à voir, seulement des champs et des villages de gitans. Pour moi c’est une raison de plus pour m’y plonger. Slalomer dans les rues grises de Bucarest ne m’intéresse pas, je veux traverser la campagne, découvrir la Roumanie rurale.

2. Dans villages du Sud


Mes premières impressions sur la route me laissent augurer le meilleur. Dans les villages les hommes arborent des chapeaux typiques, les maisons sont parfois délabrées mais souvent colorées et contrairement aux idées reçues, je me sens parfaitement en sécurité.

Charrette sur la route

Bonjour messieurs-dames, je double !

Complètement par hasard, je décide de visiter une église. Je pousse une porte massive et je suis submergé par un déluge de dorures, de fresques et de couleurs ! A genoux devant un petit hôtel, une femme seule pleure et embrasse une icône. Je reste silencieux, absorbé par la mystique de ce lieu comme si le temps avait soudainement ralenti sa course effrénée. Le moment me semble opportun pour faire une petite pause et écrire mais je suis bientôt entouré par groupe d’enfants intrigués par mon vélo et ma sonnette. Chacun leur tour, ils appuient sur la tortue et je m’émerveille de voir ce petit klaxon déclencher une telle farandole de rires. Ils me posent également mille questions en roumain auxquelles je réponds en Français, épaté que je suis par l’habilité des enfants à mener ces dialogues de sourds…

Une magnifique église dans un village

Après la grisaille bulgare, je me réjouis de cet univers si vivant ! Les gens que je croise sur la route comme dans les villages sont tellement atypiques que je ne résiste pas à la tentation de prendre quelques portraits. Bien souvent les gens acceptent de se faire photographier avec le sourire…

Deux petites vieilles fières de leur petit chien

Comme c’était le cas en Serbie, beaucoup de villageois tuent le temps assis devant chez eux. Dans chaque village, des babouchkas regardent la rue adossées à leur palissade et me font signe de la main…

Une villageoise devant chez elle...

... et sa copine !

Les visages sont burinés, les traits marqués par une vie de labeur, une vie sans confort, sans artifice… mais ils sont beaux, tellement plus beaux que ces vieilles riches aux traits tirés qui congestionnent les artères de nos capitales.

Partout on me fait signe de la main

En fin d’après midi j’arrive dans un village où quelques gamins parlent anglais. Je leur demande de me traduire en Roumain un petit texte qui me servira d’introduction auprès des gens que je rencontrerai. Après avoir un peu discuté, je décide de m’installer pour la nuit dans ce village, derrière l’église. Je fais ma petite popote entouré d’une quinzaine de gosses pleins de questions et incrédules lorsque je leur dis que j’ai acheté cette soupe en Turquie la semaine dernière.

Les enfants du villages me tiennent compagnie quand je prépare mon diner

Pierrick m’écrit qu’il passe une soirée bien arrosée avec le PDG de l’électricité Roumaine ! Eh bien moi je dors derrière une église et j’entends des chiens errants au loin. Hum, je garde avec moi mon bâton et mon spray, ils n’ont qu’à bien se tenir !
Un peu plus tard, j’entends du bruit puis je distingue cinq silhouettes qui s’approchent munis d’une lampe de poche. Une femme se présente et m’explique qu’ils font partie de je ne sais quelle église, ils ont eu vent de ma présence dans le village et ils veulent m’offrir l’hospitalité pour la nuit. Ils me proposent de dormir dans une pièce conjointe à l’église. Même si la nuit promet d’être fraiche, j’aime trop la liberté de mon ciel étoilé pour accepter une telle proposition. Ils insistent mais je ne cède pas…

Au petit matin, je suis une nouvelle fois entouré par une ribambelle d’enfants. La moitié de l’école est venue me demander si j’avais bien dormi ! Quelques photos, une tripotée de poignées de mains et me voilà parti pour une nouvelle journée de vélo dans ce pays qui m’émerveille.

Le lendemain matin, devant l'école !

On m’a recommandé de me méfier du village suivant où des gitans pourraient me dépouiller. Je ne sais jamais quel crédit apporter à ce genre d’information mais je reste sur mes gardes. Dans le village suivant je rencontre effectivement des gitans. Je les trouve tellement beaux que je m’arrête pour leur parler muni de mon petit mot d’introduction. Je n’ai rien à voir avec les querelles locales et comme partout ailleurs je serre des pognes et reçois beaucoup de sourires…

Des gitans et leur cheval

Et voilà un monsieur très sympathique 🙂

La campagne me fascine tout autant que les villages. Ici point de tracteur, on travaille la terre à la main. Sur la route les chevaux côtoient les voitures et je me sens beaucoup plus en sécurité que sur les nationales de Bulgarie où les voitures ont malheureusement pris le dessus. La Roumanie est aussi beaucoup plus propre.

Dans les villages il est courant de se déplacer en charrette

Ce matin Marguerite n’a pas envie d’aller au champ

Je m’arrête à un improbable café où je me procure un ersatz de Nutella que j’engloutis avec un pain. La serveuse m’offre gracieusement un thé mais je n’ai jamais rien bu d’aussi abject… c’est pétillant et… en fait on dirait un Fanta chaud !
Au café ils vendent aussi des pommes de terre probablement bio à 0,8 lei le kilo, soit moins de 20 centimes d’euros. Qui dit mieux ?

Je ne suis pas le seul à venir au café en vélo…

Là je suis presque jaloux avec mon vélo gris 😉

Un peu plus tard, je m’arrête devant un bâtiment où chacun amène son grain en charrette. Je suis un intrus dans leur monde, j’observe, je prends quelques photos, je discute un peu, on me regarde avec surprise ou amusement mais je ne perçois jamais aucune trace de colère à mon égard.

En voiture !

Sympathique paysan Roumain

Une femme regarde la rue, assise sur un trottoir

Sur la route de Gaesti, je suis amusé par le nombre de femmes qui font du vélo en robe de chambre ou en peignoir de bain. Je rencontre une famille de gitans qui me dit une nouvelle fois de me méfier du village suivant. Ils me montrent du poing que je peux me faire attaquer, battre et dépouiller s’ils voient mon appareil photo. Cette fois je suis plus hésitant car j’ai également entendu parler de ce même village un peu plus tôt sur la route. Je résous habituellement tout avec le sourire mais cette fois j’ai tout de même préparé mon spray dans ma poche. Je ne me suis jamais senti en danger jusqu’à maintenant mais à vrai dire je ne connais pas la région. J’ai surtout peur de tomber dans une embuscade, si un sale type appelle ses potes du village suivant pour les prévenir qu’un cycliste avec appareil photo va passer…

Encore une fois, le village en question est très calme et il ne se passe rien si ce n’est que j’échange quelques mots avec une vieille femme assise sur un trottoir dans la poussière. Elle regarde la rue, discrète, seule, mais présente. Je vois tellement de personnes âgées dans les rues depuis que je suis en Roumanie. Lorsque je les aborde, je ne perçois pas ce mouvement de recul ou ce regard suspicieux, ce fameux “qu’est ce qu’il me veut ce mec? pourquoi il me parle?”. Est-ce seulement la faute des jeunes si en France tant de vieux se sentent exclus? N’ont ils pas eux aussi déposés les armes en choisissant de s’enfermer chez eux comme si le monde ne leur appartenait plus? Prostrés dans leurs solitudes, ils contribuent malheureusement eux-mêmes à leur propre rejet… Nous parlons de racisme et de discrimination mais nous rendons nous compte que dans nos sociétés où la beauté éphémère des corps jeunes est tant adulée, l’inéluctable vieillesse est devenue une maladie honteuse dont chacun s’efforce de repousser l’échéance en se badigeonnant de crèmes? Nous rendons nous compte qu’être vieux fait peur comme l’inconnu fait peur?

Sur la route de Gaesti

Arrivée à Gaesti

J’arrive à Gaesti vers midi et je profite d’être en ville pour faire une petite pause et étudier la route que je vais suivre à travers les Carpates.

3. Un Brésilien en route pour l’Iran


De retour dans la campagne, je croise Tomaz, un cycliste brésilien qui fait route vers l’Iran. Tomaz parle Français. Nous discutons de nos voyages respectifs puis décidons de passer la soirée ensemble. Il a été hébergé par Pavel à Znojmo (en république Tchèque) et Pavel lui a dit :
« Il y a quelques mois, j’ai hébergé un Français qui voyageait vers l’Est en vélo… »
Hé oui, le Français c’est moi ! 🙂

Il y a quelques jours Tomaz s’est fait voler son lecteur MP3 et son appareil photo avec toutes ses photos de voyage. Le lendemain, il s’est fait voler sa poubelle et sa casserole sale devant sa tente alors qu’il campait dans la montagne.
Tous les Roumains à qui je raconterai cette histoire par la suite me répondront :
« Je suis désolé que ton ami se soit fait voler en Roumanie, mais ce ne sont pas des gens qui ont volé sa casserole, ce sont des ours ! Ici c’est seulement les ours qui volent les poubelles ! »
Un rapide coup d’œil sur internet et j’apprends qu’il y a environ 8000 ours dans les Carpates et 6000 d’entre eux vivent en Transylvanie dans l’exacte région que je m’apprête à traverser, là où les casseroles de Tomaz ont mystérieusement disparues …

Tomaz, un voyageur brésilien en route pour l'Iran sur son vélo

J’ai passé une très bonne soirée avec Tomaz mais une nuit horrible, réveillé maintes fois par le froid. Au matin, nous partons chacun dans la direction opposée. Tomaz chemine vers Bucarest tandis que je continue ma route vers le nord pour traverser la Transylvanie car c’est avant tout pour visiter la Transylvanie que j’ai choisi cet itinéraire depuis Istanbul.

Un brave homme qui m'a offert du raisin, des pommes et des tomates !

Assis sur un trottoir dans un village à côté de ma bassine, je trempe, je frotte, je rince et j’essore mes fringues sous le regard des curieux. J’étends méticuleusement ma lessive sur mon vélo, je profite de chaque tendeur pour y pendre un caleçon ou une chaussette puis je place mon short et ma serviette grossièrement à l’arrière. Sur la route, j’attends impatiemment que le soleil pointe son nez avant que la poussière de la route ne salisse tout à nouveau.

Les Roumains que je rencontre aujourd’hui sont extrêmement généreux. Un homme m’offre des raisins puis rentre dans son jardin en me faisant signe d’attendre. Il m’apporte des pommes. Alors que je m’évertue à trouver un peu de place dans mes sacoches déjà surchargées, il me fait à nouveau signe qu’il revient dans une minute et revient avec un saladier de tomates. Elles paraissent délicieuses mais je n’ai pas de place et je viens d’acheter quatre tomates à une jeune fille. J’arrive finalement à enrouler huit tomates dans mon torchon à vaisselle que je noue et cale sous un tendeur à coté du raisin sur ma lessive qui sèche. Mon vélo est un brin désorganisé.

Un peu plus loin sur la route, je rencontre des tsiganes en roulotte comme je n’en ai jamais vu auparavant. Je sors mon appareil photo en me disant que je vais probablement devoir m’expliquer pour ces photos “volées”. Arrivés à ma hauteur la première calèche s’arrête et l’homme s’approche pour me demander de l’argent. Je lui explique que je n’ai pas d’argent et je n’ai rien à lui offrir à part du raisin, je vis sur mon vélo et j’ai besoin de tout ce que j’ai tout comme lui avec sa caravane. Avec le sourire, je fini par le convaincre en lui montrant mes vieilles fringues qui sèchent et mes tomates, il se bidonne tellement devant cette situation ridicule qu’il roule dans l’herbe puis il me serre la main et me souhaite bon voyage.

Tsiganes sur la route

Un peu plus tard, je croise deux femmes assez atypiques sur le bord de la route. Je m’arrête pour leur parler et elles m’invitent instantanément à les suivre jusqu’à une vigne voisine. Là on m’offre des chips et le vigneron me remet au moins deux kilos de raisins que je fixe encore par-dessus ma lessive dans des sacs en plastique. Il faut que j’arrête de rencontrer des gens, mon vélo pèse des tonnes !

Un vigneron qui m’a offert deux kilos de raisin

A l’entrée d’un village, j’aperçois une jeune tzigane coiffées de deux longues tresses enroulées dans du ruban rouge. Je saute de mon vélo pour prendre quelques photos…

Jeune fille Tsigane rencontrée dans un village

Depuis que je suis en Roumanie, je passe le plus clair de mes journées à discuter avec les gens que je rencontre sur la route. Tellement de sourires, de poignées de mains, de petites tapes sur l’épaule, je me sens léger, un comble sur ce vélo… je l’aime ce vélo 🙂

4. De rencontre en rencontre


A Pitesti, je regarde mes mails sur la place principale en mangeant mes tomates et un strudel à la citrouille. La vie est belle… mais pendant que je rêvasse, la nuit approche et amène avec elle la sempiternelle incertitude de chaque fin d’après-midi : où dormir ?

J’ai choisi de suivre une route nationale qui traverse les Carpates en longeant une rivière mais ca commence très mal. Des kilomètres de bouchons qui promettent un flot continu de camions dès que ca se décante. Je m’engage sur un chemin de terre pour me cacher derrière un bâtiment mais de gros chiens foncent sur moi alors je fais demi-tour comme une flèche. Après avoir repris mon souffle, je m’arrête devant un jardin où j’aperçois de la lumière. Un homme s’approche et j’essaie avec ma frontale de déchiffrer comment lui demander en Roumain si je peux dormir chez lui. Il ne comprend rien à mes balbutiements mais il me répond : « Maybe you speak English ?»
Moi : « Yes, I’m French and I… »
Lui : « Ah mais alors vous parlez français, entrez, on ne va pas discuter là ! » (dans un français parfait)

Mon hôte et sa femme sont des acteurs roumains. Ils acceptent sans hésiter de m’offrir l’hospitalité pour la nuit à condition que je ne dorme pas dans ma tente mais à l’intérieur. Ce soir ils organisent un barbecue avec des amis et des voisins « mais rassure-toi, tout le monde parle Français ou anglais donc tu ne te sentiras pas dépaysé ! »
Je m’installe à leur table et leur offre le raisin qui, écrabouillé dans les sacs a déjà complètement souillé ma lessive qui n’a d’ailleurs pas séchée de la journée !
Nous buvons quelques bières en mangeant des grillades (genre de « Cevapi » Roumain) et discutons jusqu’à trois heures du matin avant d’aller tous passer une bonne nuit au chaud.

Soirée avec une famille d'acteurs

Mes hôtes me conseillent de rebrousser chemin car la route que je m’apprête à prendre est trop dangereuse. Pour éviter les camions, la seule alternative est de passer par la Transfagarasan, cette ancienne route militaire qui traverse les Carpates et culmine à plus de 2000 mètres.
« Tu verras, c’est très joli là bas… »
« Ah j’en doute pas mais… c’est très haut ! »

Mon hôte et son chat

Lorsque je quitte mes hôtes après un délicieux petit déjeuner, je les serre chacun dans mes bras comme de vieux amis. Je suis ému de rencontrer des gens à la fois touchant de générosité et tellement cultivés. Ils me font promettre de revenir les voir si je repasse dans le coin et me regardent partir sur la même route que la veille, en sens inverse…

Avant d’arriver à Pitesti, un homme me fait signe depuis son jardin. Il me tend un coca-cola ! Il est à peine neuf heures lorsque je bifurque vers le nord en direction de Curtea de Argues. Avec les Carpates en toile de fond, le paysage est de toute beauté. Je suis heureux d’être enfin en Transylvanie ! J’ai tellement rêvé de ces montagnes en écoutant les musiques Tsiganes… D’ailleurs je croise à nouveau de nombreux gitans en charrette.

Chapelle sur la route de Curtea de Arges

Une fois à Curtea de Arges, je demande à un homme s’il connaît un café internet et, comme il parle un peu anglais, je lui décris un brièvement mon itinéraire. Il me conseille de ne pas dormir dans la montagne à cause des ours qui sont aujourd’hui trop nombreux et n’ont pas de quoi se nourrir. Les ours viennent régulièrement dans les villages pour fouiller dans les poubelles. Cet homme est le propriétaire d’une auberge à une trentaine de kilomètres d’ici et il me propose de planter ma tente gratuitement dans leur enceinte si je le souhaite. A ce moment là sa fille que je n’avais pas remarquée avant intervient et me dit que je suis le bienvenu et qu’ils font une petite fête ce soir !

Curtea de Arges

La région que je traverse après Curtea des Argues est la région la plus traditionnelle que j’ai traversée jusqu’à présent en Roumanie. Toutes les babouchkas portent des foulards et des habits traditionnels, et les hommes arborent les chapeaux locaux avec une plume. Une vendeuse de fruit m’offre des poires. La Transylvanie m’enchante !

Une vendeuse de fruits

Dans un village, je passe devant une bassecour dans laquelle on a dressé des tables. Une cinquantaine de personnes discutent et, lorsque je demande à un jeune si je peux prendre quelques portraits, on ne tarde pas à m’inviter à table et me servir un repas complet accompagné de verres de vins, de verres de gnaule et de petites tapes sur l’épaule.

Une des villageoises présente au repas

J’ai presque des scrupules lorsque j’apprends que ce repas est organisé par une coopérative de paysans parce qu’une femme est morte mais mes hôtes me rassurent que ce n’est pas un problème, on est heureux que je sois ici, et ce malgré ce satané Sarkozy… :-\

Une autre femme présente au repas

Le repas était délicieux, les légumes ont en Roumanie un gout qui n’a rien en commun avec les ersatz de légumes qu’on empile dans nos supermarchés. La viande est également délicieuse. Mes hôtes sont tout bonnement ahurissants de générosité. Ils m’offrent encore un énorme sac de poires avant de me laisser reprendre la route en me mettant en garde sur les ours, les ours, toujours les ours !

Vaisselle dans la bassecour

Repus, j’attaque ma première grosse montée. La nuit va bientôt tomber mais je suis une nouvelle fois arrêté, une femme vient de m’offrir un café et me met à nouveau en garde contre les ours en me proposant une chambre à 10 euros, non merci…

Le coucher de soleil dans les montagnes est d’une beauté surnaturelle, des nuages de feu serpentent dans le ciel…

Incroyable coucher de soleil en Transylvanie (et non, pas de Photoshop ici)

Lorsque je passe devant une auberge, je me reconnais le nom que l’homme m’a cité à Curtea de Arges plus tôt dans la journée. Dans la cour, je croise Marina, la fille du proprio dont les premiers mots sont : « Ah, t’es là ? On allait sortir avec mes potes, tu viens ? »
Moi : « Euh… bon oui, je me change et j’arrive ! »
La sortie en question est un concert de rock sous le château de Dracula à quelques kilomètres d’ici !

Concert de rock sous le château de Dracula

Au retour nous achetons quelques bières et je suis convié à dormir à l’intérieur. Enfin, dormir est un bien grand mot vu le bordel que foutent les ados dans les chambres de l’auberge vide… Guitares, bières, bataille de polochons… Assis dans mon coin avec ma bière, j’observe comment les garçons essaient de flirter avec les filles et vice versa, ils sont trop mauvais, je m’ennuie, alors vers deux heures du matin je vais me coucher avant tout le monde. Demain sera une longue journée !

5. A travers les Carpates


A peine quelques heures de sommeil et je suis déjà debout. J’ai mal dormi mais j’étais au chaud et j’ai pris une douche ! Je dis au revoir aux filles qui ne sont toujours pas couchées et j’enfourche ma monture, seul de nouveau.

Après avoir dévoré un pot de Nutella et un pain, le début de l’ascension jusqu’au barrage me parait étrangement assez facile. J’enchaine les épingles à cheveux jusqu’à un magnifique lac niché au cœur des montagnes.

La route qui mène au barrage

Un lac niché au cœur des Carpates

Je longe le lac à travers la forêt sur une route passablement défoncée qui ne cesse de tournicoter avant de déboucher dans la vallée quelques 1000 mètres sous le col. Avec la fatigue accumulée les jours précédents, l’ascension est difficile mais quelle beauté ! A chaque virage je m’arrête pour contempler la vallée…

Je scrute la forêt dans l’espoir de voir un des 6000 ours, mais je n’en vois pas…

Par là ca descend, mais c’est derrière moi…

… alors je me motive en me disant que de l’autre coté une belle descente m’attend aussi

Mon vélo fait le beau à plus de 2000 mètres, c’est pas tous les jours non plus…

Je viens de passer le plus haut col de mon voyage alors pour l’occasion je m’installe à une table avec un morceau de fromage, un bout de lard et une miche de pain ! Il y a à peine deux semaines je me promenais en teeshirt à Istanbul et là je viens de sortir mes gants, mon thermomètre affiche 6 degrés mais j’ai l’impression qu’il fait 10 degrés de moins ! Pas étonnant que je sois le seul à pique-niquer à cette saison…

Un bon morceau de pain, du fromage local et du lard !

Je ne tarde pas à me mettre en route non sans avoir contemplé les moult lacets qui m’attendent. Ce versant est à l’ombre et le vent me gèle malgré ma polaire et mon écharpe… Peu importe, j’enchaine les virages, je me sens voler, 28 kilomètres sans donner un seul coup de pédale !

Versant Nord de la Transfagarasan... c’est parti !

Pendant la descente…

Dans la vallée il fait 20 degrés. Je tourne désormais le dos au Carpates mais je me retourne maintes fois pour admirer cette majestueuse chaîne de montagne.

Une vue sur les Carpates

Les villages de cette région me rappellent un peu la Hongrie. D’ailleurs la Transylvanie était hongroise jusqu’au début du siècle dernier. C’est seulement suite au traité du Trianon que cette contrée à été octroyée à la Roumanie mais beaucoup de locaux parlent encore Hongrois et ont gardés les coutumes d’antan.

Traversée de moutons

Je vois pour la première fois un groupe des gitans qui arborent un large chapeau noir. Je crois rêver. J’ai seulement vu ce chapeau dans le film « Transylvania » de Tony Gatlif… Ah comme j’aime la Roumanie ! Mais pas le temps de rêvasser, chaque jour il fait nuit un peu plus tôt et je n’ai nulle part où dormir alors je m’installe comme d’habitude dans un champ et prépare une petite soupe turque puis m’endors, épuisé…

Sur la route de Sibiu, je cherche un coin pour la nuit

A deux heures du matin je me réveille complètement frigorifié ! Mon sac de couchage est trempé et cette fois il fait vraiment froid, tellement froid que j’hésite à reprendre la route pour me réchauffer, mais mon corps me dit non, j’ai besoin de dormir alors je cherche dans mes sacoches le sac de couchage d’été de Tina que j’ai gardé en réserve et je m’endors en grelottant… Je ne me rappelle pas avoir déjà eu aussi froid !

6. Sibiu


Dès que le soleil pointe son nez, je m’agite, je sautille, je range mes affaires et je jette un coup d’œil curieux à mon thermomètre qui m’affiche un degré !!! Un misérable petit degré… ah je comprends pourquoi j’ai eu froid dans mon sac ultra léger ! Malgré cette mauvaise nuit (encore que « mauvaise » est un qualificatif assez faible en comparaison de ce que je viens de vivre), je m’émerveille encore de cette couche de brume suspendue devant les Carpates dans la lumière matinale…

Sur mon vélo, je n’ai que deux choses en tête :
   1/ Je veux dormir à l’intérieur ce soir.
   2/ Je dois faire sécher mes sacs de couchages dans la journée.
Une pose de deux heures dans à la terrasse d’un motel règle mes deux soucis ! Ce soir je dormirai chez Andreea à Alba Julia !

Une église dans un village au Sud de Sibiu

Assis en tailleur sur un muret au centre de Sibiu, je termine ma pièce de lard avec du pain en regardant les gens autour de moi. Je les trouve étrangement civilisés… suis-je simplement étrangement vagabondant ? D’ailleurs, à quand remonte ma dernière douche ? Tous ces gens dorment dans des lits, prennent des douches, portent des habits propres… mais ils courent chaque jour au boulot et ils n’ont pas franchement l’air heureux. L’homme ne cesse de se compliquer la vie pour se la rendre plus facile mais chaque nouvelle invention devient routine puis besoin et nous réjoui finalement si peu. Nous ne savons plus apprécier ce que nous considérons comme acquis. A ce titre, les décennies à venir vont probablement remettre certaines pendules à l’heure, les miennes y compris…

Sibiu

Ah Sibiu…c’est beau ! J’aimerais profiter un peu plus de cette ville, me perdre dans ses ruelles, sortir un livre assis à la terrasse d’un café, mais à peine arrivé je dois déjà partir car la route pour Alba Julia est longue. Je sais déjà que je roulerai de nuit et je n’aime pas franchement ça en Roumanie…

7. Route de nuit pour Alba Julia


La route pour Alba Julia est assez plate mais elle est méchamment fréquentée. Beaucoup de camions, trop de camions et je suis fatigué…

Sur la route d’Alba Julia

Il fait nuit noire et il me reste encore 50 kilomètres. Je regarde approcher les phares des camions dans mon rétro et lorsqu’ils sont à ma hauteur, je serre le guidon pour ne pas bouger d’un poil car le déplacement d’air pourrait me déporter sous les roues du suivant. Parfois, il m’arrive de sauter dans l’accotement si j’ai l’impression qu’il passera trop près… Cette route est simplement horrible, pire que ce qu’on a vécu en Serbie. Dans un village, je serre tellement à droite que ma roue arrière dérape dans le caniveau et je chute… Rien de grave, j’ai seulement du réparer ma sacoche arrière. Je suis à bout de forces…

50 kilomètres de nuit sur une nationale

Un peu plus tard, alors que je roule dans la nuit noire sur une route presque déserte, Je suis surpris par un reniflement et le bruit d’un gros animal qui se met à courir, à deux doigts de la crise cardiaque je me mets à pédaler comme un fou, je distingue vaguement une silhouette dans l’obscurité puis plus rien. Une mystérieuse bête qui m’a fichu une sacrée frousse !
Avant Alba Julia, c’est trois chiens qui se lancent à ma poursuite devant une vieille usine. Cette fois, ragaillardi par la lumière des lampadaires, je dégaine mon bâton et les attends de pied ferme !

Il est tard lorsque j’arrive enfin à Alba Julia. J’ai envoyé au moins cinq messages à Andreea pour m’excuser de mon retard mais je n’ai eu aucune réponse alors je m’installe à un café encore ouvert et attend… Une heure plus tard je n’ai toujours aucun signe de vie de mon hôte alors je trouve une connexion internet et me hasarde à lui envoyer un mail. Pour une raison que j’ignore Andreea n’a reçu aucun de mes messages et m’a attendu toute la soirée chez elle ! Malgré cela, elle a un sourire jusqu’aux oreilles lorsque je déboule chez elle avec tout mon matos au milieu de la nuit. Andreea me prépare à manger pendant que je prends ma première vraie douche depuis Istanbul ! Assis dans la cuisine nous parlons de voyages jusqu’à 4h du matin ou plus, je ne sais plus et ca n’a aucune importance…

Le lendemain matin le réveil est difficile mais nécessaire car Andreea vend des glaces et je ne dois pas la mettre en retard… Impossible avec moi, elle sera en retard ! Après avoir dégusté à l’œil une délicieuse glace je quitte Andreea et prends une nouvelle fois la route des montagnes.

8. A l’ouest de la Transylvanie


Me voici à l’ouest de la Transylvanie, à l’ouest d’Alba Julia. Pour éviter les grandes routes trop dangereuses, j’ai décidé de passer par les montagnes mais cette fois ce ne sont plus les Carpates. Le paysage est une fois de plus de toute beauté, la route sillonne les collines ensoleillées.

Fini les camions, retour dans les collines !

Je tombe sous le charme de cette région et de ses habitants. Les locaux profitent du beau temps pour travailler dans les champs, en famille ils ramassent les épis de maïs à et les envoient dans une charrette tirée par un cheval. Tout le monde me salue et me sourit…

Assise dans un champ

Portrait d’un paysan roumain

Travail dans les champs en Transylvanie

Sur la route je croise également des charrettes parfois tirées par des bœufs ! Le coté traditionnel me fascine tellement que j’ai passé le plus clair de la journée à discuter avec les gens et les regarder travailler. Lorsque la nuit tombe, je n’ai parcouru que 40 kilomètres !

Un sympathique paysan en Transylvanie

Sur la route, une charrette tirée par des bœufs

Une église dans une vallée près de Zlatna

Cette nuit je monte la tente pour me protéger du froid et surtout de l’humidité. Avant de m’endormir, je regarde le coucher de soleil et j’entends au loin quelques accords de musique tzigane… J’aime ce voyage !

Même si je me réveille à 5 heures, impossible de partir tôt le matin car la tente est trempée de rosée et je dois attendre jusqu’à midi pour qu’elle sèche. J’en profite pour faire une révision complète de mon vélo et cuisiner des oignons, des tomates, un peu tout ce que les gens me donnent…

Chaque jour je suis ébahi par le coté rural de la Roumanie. Je pourrais passer des mois à faire des portraits dans ces montagnes. Dans les villages, les maisons en bois sont peintes et décorées, de gros potirons pointent dans les potagers, le linge de couleur ondule dans le vent.

Façade verte

J’ai le vent de face et la route ne cesse de monter pour redescendre un peu plus tard mais peu importe, cet endroit est tellement beau que je peux tout accepter…

Une femme et ses buffles…

A la tombée de la nuit, je traverse un village de tsiganes. Toutes les maisons sont en bois, j’entrevois à travers la vitre d’une cabane des gens debout autour d’un feu. Il y a des gamins partout, de la musique, tellement de vie…

Le lendemain matin j’aperçois une tente et deux vélos. Je m’approche et fait la connaissance de deux voyageurs Allemands qui sont en route pour Istanbul ! Je ne m’attarde pas car j’ai prévu de rejoindre Oradea dans la journée et je commence gaiement par 25 kilomètres de montée.

Sur la route de bon matin

un village dans les montagnes

Les villages le long de la route sont très jolis mais à l’approche du sommet, ils deviennent tristement touristiques. Les promoteurs qui construisent à tirelarigot des motels ici doivent avoir un portefeuille à la place du cœur…

Eglise traditionnelle dans un village de Transylvanie

Une fois sorti des montagnes je rejoins une nouvelle fois une plus grosse route et la galère recommence. Beaucoup de chauffards et des camions qui me frôlent. Monde modernisé, mécanisé, masculinisé, aveuglé, dépoétisé et… Je m’arrête finalement dans une supérette pour prendre un café avec des biscuits ! J’en profite pour discuter avec la vendeuse qui n’en croit pas ses oreilles lorsque je lui dis que je voyage en vélo depuis huit mois aujourd’hui… huit mois ! Presque une grossesse ! 🙂
Depuis la terrasse je regarde les poules qui se baladent sur la route, c’est ces fameuses poules qui ont des plumes sur les pattes et dont on dirait qu’elles portent des chaussettes ! J’adore !

Couleurs d’automne

Un peu plus tard dans un village, un petit groupe de gens remplissent des bouteilles à une fontaine. On m’explique que l’eau de cette source est très bonne à la santé alors je rempli aussi toutes mes bouteilles. « Pouah ! » A la première gorgée je fais triste mine, l’eau sent méchamment l’œuf pourri, et dire que j’ai rempli 3 litres de cette eau imbuvable ! Je ne veux pas la jeter car je suis sur qu’elle est bonne à la santé mais je craque, j’essaie de masquer le gout en la coupant avec du Sprite. Au final, tout ce que j’ai réussi à faire c’est du Sprite qui sent l’œuf pourri…

9. Oradea, un brin hongroise


Après plus de 150 kilomètres, j’arrive enfin à Oradea. Une voiture passe à quelques centimètres de moi, puis une autre, et tandis que je fulmine contre ces chauffards, un cinglé arrive comme un bolide derrière moi et donne un impromptu coup de volant pour doubler par la droite la voiture juste devant moi, j’ai pilé (merci mes freins à disques) et je ne sais pas comment il est passé ! De tous les pays que j’ai traversé, c’est en Roumanie que j’ai eu le plus peur sur la route. Rouler sur l’autoroute en Turquie est un plaisir comparé à ce que je viens de vivre dans la banlieue d’Oradea…

Pour me remettre de mes émotions, je suis chaleureusement accueilli par un couple d’italiens. Marcella a travaillé dans une ONG en Roumanie et nous parlons de l’intégration des minorités Roms, un sujet épineux en Europe de l’Est et particulièrement en Roumanie. Il n’est pas rare d’entendre dire : « Je ne suis pas raciste mais je n’aime pas les Roms, ils ne font rien, ils picolent, ils vivent dans des taudis … ». Effectivement, les enfants Roms sont souvent déscolarisés par leurs parents. Les Roms vivent généralement dans des conditions précaires et s’ils cherchent du boulot, ils sont discriminés à l’embauche. Marcella me dit que malgré la berlusconisation de l’Italie, elle n’a jamais côtoyé autant de racistes qu’en Roumanie.

Avec mes hôtes à Oradea

Au petit matin, après une longue soirée, je quitte Oradea en direction de la Hongrie. Le vent d’Ouest fait rage et me promet une journée difficile si je veux rejoindre aujourd’hui Mezőkövesd où j’ai prévu de revoir Zsuzska (chez qui j’ai séjourné en avril lors de mon premier passage en Hongrie).

Ce que j’ai vécu pendant ma traversée de la Transylvanie a dépassé de loin toutes mes attentes. La Roumanie m’a d’abord mis une bonne claque puis m’a enchanté par sa simplicité. Cette traversée tient aujourd’hui dans mon cœur la place la plus chère de tous mes souvenirs de voyage. Merci à tous les gens qui m’ont tant donné.

Le prochain article sera plus court, promis 😉

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