16. Kosovo

 


1. Un brin d’histoire
2. Descente jusqu’à Pejë
3. Sur la route au Kosovo
4. Début de Ramadan difficile à Prizren

1. Un brin d’histoire


Pendant ces quelques jours au Kosovo, plusieurs fois les Kosovars nous ont demandés :
« Pourquoi êtes vous venus au Kosovo ? »
En effet, le Kosovo n’est pas forcément une destination où les gens ont envie d’aller en vacances, pourtant nous tenions à inclure le Kosovo sur notre route. En passant quelques jours au Kosovo, nous espérons en apprendre un peu plus sur ce petit pays dont on a tant parlé depuis 1998, et surtout nous faire une idée du Kosovo un peu différente de ce que nous dépeignent les journaux.

Aujourd’hui, lorsqu’on évoque le Kosovo en Europe de l’ouest, beaucoup de gens pensent à la guerre ou aux réfugiés, mais relativement peu de gens ont une idée de ce qui s’est passé au Kosovo. Résumer l’histoire du Kosovo en quelques lignes me parait à peu près aussi impossible que de tenter une résumance de la pensée fulgurante et spiritique de Skippy, mais voilà quelques éléments utiles pour comprendre la suite du récit :

Une rivière au Kosovo

Géographiquement, le Kosovo est situé entre l’Albanie et la Serbie. Le Kosovo a été pendant des siècles une partie de la Serbie (d’après les Serbes), toutefois la région a longtemps été peuplée d’une majorité d’Albanais (d’après les Albanais).
Aujourd’hui les Albanais représentent 92% de la population au Kosovo et les Serbes environ 5% (d’après Wikipedia).

En 1998, Milošević (à l’époque président de la Serbie) massacre des familles Albanaises qui avaient des liens présumés avec des guérillas. La tension monte entre Serbes et Albanais et Milošević lance une campagne de destruction de dizaines de milliers de maisons, chassant plus d’un million d’Albanais du Kosovo vers l’Albanie, la Macédoine et le Monténégro.
En mars 1999, l’OTAN réagit en bombardant la Serbie (c’est de ces bombardements dont Saša parle dans mon article sur la Serbie). Trois mois plus tard Milošević retire ses troupes du Kosovo et près d’un million de Kosovars reviennent progressivement sur leurs terres.
Le 17 févier 2008, le Kosovo proclame son indépendance. Celle-ci est reconnue par la plupart des pays mais toujours refusée par la Serbie et quelques autres pays dont l’Espagne et la Grèce. Pour cette raison il n’est, par exemple, pas possible de rentrer en Serbie depuis le Kosovo pour les non-Serbes.

En Serbie, on nous a souvent répété que le Kosovo appartenait à la Serbie et qu’il a été progressivement envahi par les Albanais et qu’aujourd’hui les Serbes, en minorité, s’y sentent en danger. Beaucoup de familles Serbes ont quitté le Kosovo pour s’installer ailleurs en Serbie (c’est le cas de la famille de Sonia, notre hôte à Smederevo en Serbie). Des Serbes nous confient « Lorsque nous devons aller au Kosovo, nous parlons anglais entre nous ». Il y a effectivement un profond sentiment anti-Serbe au Kosovo, mais l’inverse est aussi vrai. Lorsque notre ami Tim (l’Américain que nous avons rencontré à Mokra Gora) traversait le Kosovo en vélo avec un petit drapeau kosovar accroché sur son vélo, une voiture avec une plaque serbe lui a balancé à deux reprises des poubelles.

D’autres faits en vrac :
– 90% de la population de Kosovo est de tradition musulmane (tout comme en Albanie).
– Les Albanais du Kosovo parlent un dialecte dérivé de l’Albanais parlé en Albanie.
– Le taux de chômage officiel avoisine 40%.
– Le Kosovo est connu pour être une plaque tournante du trafic de drogue, trafic de femmes et trafic d’organes en Europe.

Voilà, vous savez à peu de choses près tout ce que nous savions lorsque nous sommes arrivés au Kosovo. 😉

2. Descente jusqu’à Pejë


A la frontière kosovare, à près de 2000 mètres d’altitude, quelques gamins aux teeshirts rapiécés font la manche assis sur un trottoir. Nous passons la frontière sans problème mais à peine avons-nous enfourché nous vélos que deux molosses commencent à nous courser. Ils ramassent bien vite leur salive et font demi-tour car nous venons d’entamer une descente mémorable. Quelques pointes à 70km/h, des virages en épingles à cheveux, en ligne droite nous dépassons les voitures (pour une fois !), le vent nous arrache les larmes mais c’est du bonheur, je n’ai même pas mangé une mouche !

17 kilomètres de descente...

1600 mètres plus bas, nous avons gagné 15 degrés ! Alors que nous enlevons nos manteaux pour sortir nos teeshirts, un homme vient nous apporter des prunes.
Nous rejoignons assez rapidement Pejë (toutes les villes au Kosovo ont deux écritures : Peć en Serbe se dit Pejë en Albanais). Dans la banlieue de Pejë, certaines rues sont complètement défoncées. Nous passons devant une maison vers laquelle est déployée une escouade de forces spéciales, des mecs taillés comme Stallone avec des cagoules, des gilets pare-balles et des mitraillettes. Ne nous attardons pas…

Les rues de Pejë

Le centre de Pejë abrite une sorte de bazar, héritage de l’époque ottomane. Nous prenons notre petit déjeuner sur une terrasse en face d’un mec qui ne cesse de sourire. Une grillade délicieuse avec du kos, une sorte de yaourt liquide au lait de brebis.
Alors que nous marchons dans la rue, un jeune homme nous entend discuter et nous interpelle en français puis il nous invite à sa table et nous paye un café. Il nous raconte qu’il travaille en Belgique depuis plusieurs années. Nous sommes heureux de pouvoir parler du Kosovo avec un natif. Après le café il nous accompagne pour nous montrer la route à suivre, et en chemin il nous offre à chacun un épi de maïs grillé. Voilà à peine une demi-journée que nous sommes au Kosovo et nous nous sommes déjà fait offrir trois fois quelque chose !

3. Sur la route au Kosovo


Nous quittons Pejë en direction du sud pour pouvoir ensuite rejoindre l’Albanie. C’est David et Christelle que nous avons rencontrés en Serbie qui nous ont convaincu de passer en Albanie dans les montagnes.

Panneau pour les tanks

Sur la route, nous voyons plus de voitures immatriculées à l’étranger que de voitures du Kosovo. Beaucoup de plaques suisses, norvégiennes, allemandes, suédoises et même quelques plaques américaines du Colorado ou de California. Le plus étonnant est qu’à quelques exceptions près, il s’agit de voitures de luxe, beaucoup de 4×4 Mercedes, BMW ou Porche, peinture noire et vitres teintées. Nous n’avons jamais vu autant de Porsche, Ferrari et Maserati…
Tout cela est d’autant plus intriguant que le PIB par habitant au Kosovo est proche des pays les plus pauvres de la planète. Alors comment achètent-ils de telles bagnoles ?
C’est un mystère que nous n’avons pas élucidé…

Pour nous rendre au monastère orthodoxe de Visoki Dečani, nous devons passer un barrage de la KFOR tenu par des militaires italiens en tenue de camouflage.

Barrage de la KFOR

Le monastère de Visoki Dečani est protégé car ces dernières années de nombreux sites chrétiens serbes ont été victimes de vandalisme perpétré par des extrémistes albanais. Nous laissons nos passeports aux gardes et pénétrons dans le monastère. Les murs de l’église sont recouverts de magnifiques fresques qui datent du XIIème siècle. Nous restons bouche bée tellement cet endroit dégage une mystique d’une autre époque. C’est de loin le plus beau monastère que nous avons vu.
Les moines qui passent devant nous sont aussi d’un autre âge. Ils arborent de longues barbes et nous portent guère d’attention.

Le monastère orthodoxe de Visoki Dečani

La route que nous suivons est extrêmement polluée. Nous roulons avec nos écharpes sur le visage. Certains accotements sont tellement couverts de détritus que nous ne voyons plus l’herbe 🙁

Une charrette en ville

En plus d’être sale, la route est singulièrement ennuyeuse. Le Kosovo est un pays relativement plat, une plaine bordée par des montagnes. Avant la tombée de la nuit nous traversons un magnifique pont de pierres puis pédalons jusqu’au village voisin pour demander à des locaux si nous pouvons camper dans leur jardin. On nous a conseillé de ne pas faire de camping sauvage au Kosovo. A ce propos, Tim nous a dit que lorsqu’il campait au Kosovo il s’est fait réveiller au milieu de la nuit par quelques énergumènes éméchés qui tiraient des coups de feu…

Un joli pont en pierre où Tina est partie jouer les équilibristes

Nous demandons à une famille si nous pouvons installer notre tente dans leur jardin mais ils ne parlent pas anglais. Ils sont perplexes et vont chercher les voisins. Nous voilà entrain d’expliquer notre voyage à une dizaine de personnes dont une jeune fille BCBG surmaquillée qui parle anglais mais qui ne comprend visiblement pas le concept de notre voyage :
« Vous n’avez pas d’argent ou quoi ? »
« Et pourquoi vous venez ici, au Kosovo ? »
« Vous pourriez partir dans un endroit cool en train, en avion, en bus… et vous n’avez pas de voiture ? »
Lorsque Tina lui dit que j’ai vendu ma voiture pour m’acheter un vélo, elle écarquille les yeux, incrédule. Le fait que nous n’ayons pas de voiture signifie manifestement à ses yeux que nous sommes des ratés…
Peu importe, la famille accepte que nous campions dans leur jardin. Ils nous offrent le café et nous cuisinons sur notre réchaud des pâtes que nous partageons avec le petit Gabi, un gamin adorable avec qui la langue ne semble pas être une barrière insurmontable. A vrai dire, de tous les membres de la famille, il semble être le plus intéressé par notre projet. Il a d’ailleurs fallu user de ruse pour finalement le mettre au lit 😉

Coucher de soleil depuis le jardin de nos hôtes

Avant de nous coucher, le père de famille rentre avec un ami et nous en profitons pour lui donner un peu de notre fameuse rakia Serbe que nous n’arrivons pas à finir…

Avant le départ pour Prizren, Gabi joue avec mon vélo

Nous repartons le lendemain en direction de Prizren. La route est encore plus dégueulasse que la veille, trop de poussière, trop de déchets…

Arrêtés devant un magasin, nous rencontrons un Kosovar qui travaille en France et il nous met en garde contre les chauffards : « Hier soir il y a eu deux morts. Un mariage. Les mecs étaient probablement bourrés et ils ont doublés alors qu’il y avait un mec qui venait en face. Faites gaffe, les gens conduisent comme des débiles et il n’y a pas de règle. Si un mec vous renverse sur la route, il vous laissera très certainement blessé sur le bas côté. »

Les restes d’un motel

Les villes sur la route se ressemblent beaucoup et dans chacune nous voyons deux ou trois mariages. Beaucoup de voitures brandissent des drapeaux albanais et des drapeaux kosovars. Certains conducteurs roulent continuellement sur la voix de gauche, klaxons enfoncés. Nous pédalons, yeux plissés, enrubannés dans nos écharpes pour nous protéger de la pollution en attendant Prizren avec impatience.

Les restes d’un manège sur la route de Prizren


4. Début de Ramadan difficile à Prizren


L’arrivée à Prizren est simplement abominable. La banlieue est moche et monotone. Des gens marchent dans la poussière et dans le bruit incessant des bagnoles et des chantiers. La route est bondée de bagnoles que nous doublons par la droite, par le trottoir, n’importe comment pour peu qu’on avance. Un magasin sur deux est un garage, un vendeur de pneus ou une station essence, à croire que seule la bagnole compte dans ce pays. Aucun espace vert, juste de la poussière et des débris en plastique, la nature nous manque…

Arrivée à Prizren

Après la banlieue, le centre de Prizren nous apparaît comme une oasis de sérénité. Il y a de jolies mosquées le long de la rivière et nous apercevons enfin de la verdure ! Nous voudrions prendre le temps de visiter la ville mais nous n’avons trouvé personne pour nous héberger.
Nous essayons en vain de trouver un hôte en discutant avec des jeunes mais ils nous disent tous qu’ils ne peuvent pas. Souvent ils n’ont pas de place pour héberger deux personnes ou bien ils nous disent que leurs parents ne seraient pas d’accord.

Centre de Prizren

Ce soir commence le Ramadan et nous ne voulons pas rater la fête à Prizren. Nous décidons, une fois n’est pas coutume, de dormir dans un motel, le moins cher de la ville.

Depuis quelques heures mon ventre fait des siennes. Je n’ai pas encore été malade depuis mon départ mais je pense que le kos de ce matin avec la charcuterie périmée qui trainait au chaud dans nos sacoches m’a méchamment mit l’estomac en vrac. J’avale un Smecta avant de sortir faire un tour en ville.

Une rue de Prizren


En ville, les guirlandes sont enroulées sur les minarets des mosquées, il y a de la musique et beaucoup de gens marchent dans les rues. Prizren est une ville agréable la nuit et ce soir l’atmosphère est détendue. Nous marchons le long de la rivière puis dans les ruelles où beaucoup de maisons portent toujours des cicatrices de la guerre. Malgré le fait que nous soyons au Kosovo, nous nous sentons parfaitement en sécurité.

Première nuit du Ramadan

Avant de rentrer, nous visitons la mosquée principale. L’intérieur avec ses plafonds peints recouverts de calligraphies est tout simplement magnifique.

De retour au motel, je suis vraiment malade. Mon ventre ne veut rien savoir malgré les médocs. Tina me fait remarquer que manger du porc périmé le premier jour du ramadan n’était pas forcément de bon augure. Nous ne savions pas qu’il était périmé, c’est seulement avant de jeter le paquet que nous avons remarqué la première étiquette collée sous la deuxième !

Aucune amélioration le lendemain matin. Je ne peux pas remonter en selle aujourd’hui, nous devons rester un jour de plus. Toutefois, j’ai la chance d’avoir à mes côté la meilleure infirmière possible, aux petits soins toute la journée, j’ai presque envie d’être malade plus souvent 😉

Le soir venu, j’ai fini tous les sachets de smecta mais je me sens de plus en plus faible. Allongé au lit, je tremble de froid alors qu’il fait 25 degrés dans la pièce et que je suis blotti sous les couvertures et nos deux sacs de couchages. La fièvre me donne des hallucinations, quand j’ouvre les yeux je vois le mur bouger en face de moi. Je suis tellement à bout de forces que je ne peux même pas tenir le verre dans lequel Tina me fait boire. Il est temps d’ouvrir la pharmacie de secours et chercher ces maudits antibiotiques !

Une façade à Prizren

Le lendemain matin, je suis nettement plus en forme grâce aux antibiotiques. Hier, je n’y croyais pas quand Tina me susurrait « Demain tout ira bien, on pédalera jusqu’en Albanie », et pourtant ce matin, après un ultime stage aux toilettes (que j’ai laissé dans un état lamentable), nous reprenons nos vélos, prêts à continuer vers l’ouest en direction des montagnes albanaises.

At home we feel like a tourist

Nous cheminons vers l’inconnu. Nous n’avons contacté personne en Albanie. Sur mon vélo, je sens encore que certaines choses dans mon ventre cherchent une échappatoire mais je croise les doigts que mon état se maintienne…

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